Société et égalité :défis et solutions dans la lutte contre la violence à l’égard des femmes



  

 

La lutte contre les violences faites aux femmes se situe dans celle, plus large, de la lutte des femmes pour la conquête de leurs droits, pour l’égalité entre les genres. Ayant pour devise nationale « Liberté, égalité, fraternité », adoptée dès l’Indépendance, on pourrait croire qu’Haïti prenait ainsi une longueur d’avance en matière d’équité, de justice sociale. Si les Haïtiennes ont été d’abord avec les hommes dans la lutte pour la conquête de l’indépendance du pays (1791-1804), leurs droits à l’égalité n’en seront pas pour autant respectés. 


On ne peut se faire une idée globale de la violence faite aux femmes. Cela s’explique par le manque de données statistiques fiables et pertinentes pour cerner son ampleur réelle. L’Enquête nationale Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services (EMMUS III, IV) effleure la question de la violence faite aux femmes. Des données proviennent également des organisations de femmes qui accueillent et accompagnent les victimes de violence. De son côté, la Concertation nationale fait une compilation des données partielles de ces organisations et d’autres secteurs, principalement la santé. Une autre structure, très récente, dédiée à la production de données sur la violence est l’Observatoire national de la violence et de la criminalité (ONAVC). L’ONAVC se veut un instrument d’observation, de mesure, de suivi et d’évaluation de la violence et de la criminalité en Haïti, autrement dit une réponse au déficit avéré d’information et d’analyse dans le domaine. En matière de production de données, l’ONAVC a réalisé en 2011 une enquête de victimisation qui a fait état des divers types de violences interpersonnelles que subissent les femmes dans les espaces privés et publics et a montré le sentiment d’insécurité des femmes dans ces espaces. 


Les violences faites aux femmes (VFF) s’inscrivent dans un contexte culturel et socio-économique, ce qui les rend hétérogènes dans ses formes, ses lieux et ses conséquences entre les régions du monde. En ce qui concerne Haïti, 28% des femmes de 15-49 ans sont des victimes de violences physiques; 50 % en sont sorties avec des blessures; 29%, avec des violences émotionnelles, selon des statistiques datées de 2018. Les femmes subissent des violences physiques dans leurs foyers ou dans les lieux publics. Certaines subissent même des maltraitances pendant leur grossesse. Mais très peu d’entre elles portent plainte. Elles sont réticentes à signaler les faits de violence, et par conséquent, les dénonciations d’actes de violence restent peu nombreuses et l’impunité des agresseurs demeure élevée. Ceci est probablement dû à la peur, à la représentation sociale et aux normes culturelles, mais aussi à des conséquences socio-économiques, aux pressions familiales, et aussi à des situations administratives.


Selon une analyse d’ONU Femmes et CARE, 42 % des femmes mariées âgées de 15 à 19 ans ont subi des violences de la part de leur partenaire. De plus, 66 % des femmes survivantes n’ont jamais signalé les actes de violence sexuelle par crainte de représailles et à cause des préjugés sociaux.


La prévalence de la violence faite aux femmes et aux filles est en effet très élevée : 29% de femmes et filles de 15 à 49 ans sont victimes de violences physiques. Dans 45% de cas, c’est le partenaire intime qui exerce la violence. A peine 24% des femmes ayant subi des violences physiques ou sexuelles ont déclaré avoir recherché de l’aide et seulement 11% l’ont fait auprès de la police. Ce faible niveau de dénonciation, particulièrement dans le contexte conjugal et familial ou des violences sexuelles, sous-entend que la vraie ampleur de la violence faite aux femmes est bien plus grave et largement sous-estimée par les données disponibles. Mais surtout, montre que la majorité des cas ne sont jamais signalés à la justice et restent donc impunis.


Le contexte d’insécurité que vit le pays au cours des 5 dernières années, à savoir l’occupation de plusieurs coins du territoire par les gangs armés, ont augmenté de manière alarmante soit les violences au foyer, soit les violences sexuelles faites aux femmes et aux filles. Quant à la violence sexuelle, même si nous n’avons pas de données systématiques et fiables, mais des cas spectaculaires donnent une idée sur l’ampleur de la violence faite aux femmes. Il est rapporté qu’en novembre 2019, 10 femmes ainsi qu’une mineure de 15 ans ont été victimes de viols collectifs. L’année dernière, le RNDDH fait état de viols collectifs répétés sur 52 femmes et filles dans les violences des gangs armés à cité soleil. En 2023, l’ONU a enregistré près de 300 cas au cours des six premiers mois, en 2022, on a enregistré près de 1500 cas de violences. Il faut comprendre que dans un pays gangréné par la violence, de nombreux services ne sont plus fonctionnels. Les jeunes filles et les femmes n’ont plus accès aux services nécessaires alors que le développement complet d’un pays, le bien-être et la cause de la paix demandent la participation maximale des femmes, à égalité avec des hommes, dans tous les domaines.


Quand vous vivez dans un quartier contrôlé depuis des années par un groupe armé, il est impossible de dénoncer des actes de violences ou de discriminations, car soit il n’y a plus de commissariat, soit il est sous le contrôle d’un gang. Cela aggrave le problème de la victimisation secondaire (le doute, le blâme, les jugements de valeur, l`indifférence) et favorise la récidive. 

Toutefois, le pays déploie beaucoup d’efforts pour s'attaquer à ces défis. Ces dernières décennies, une série de réformes législatives ont renforcé le régime de répression des agressions sexuelles.  De grands efforts ont été entrepris par le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF) avec des organisations féministes pour doter le pays d’une loi-cadre sur la violence familiale faite aux femmes (VFFF). L’initiative Spotlight de l’Union Européenne (UE) et de l’ONU met d’ailleurs l’accent particulier sur les besoins spécifiques des groupes de femmes exposés à de multiples formes de discriminations.

D’autres initiatives ont visé la refonte du Code pénal et du Code de procédures pénales pour aussi renforcer le système de protection des femmes et des filles contre la violence introduisant de nouvelles infractions tel le harcèlement sexuel et des mesures pour la protection des victimes et témoins. Mais d’importantes lacunes persistent.

Compte tenu du large éventail de défis auxquels sont confrontées les victimes pour obtenir justice et réparation, le soutien aux autorités et à la société haïtienne dans l'accomplissement de leurs obligations est essentiel. 

La violence à l’égard des femmes et des filles reste la violation des droits humains la plus répandue dans le monde. Les mouvements anti féministes sont en hausse, les attaques contre les femmes défenseures des droits humains et les activistes sont en hausse, et le statut juridique des droits des femmes est de plus en plus menacé et les organisations de défense des droits des femmes sont de plus en plus marginalisées. Malgré ces tendances décourageantes, il est plus que jamais prouvé que la violence à l'égard des femmes et des filles peut être évitée. À l’occasion de la journée internationale des droits des femmesil est urgent d’encourager tous les acteurs à s’impliquer : depuis l’amplification des voix des survivantes et des activistes jusqu’à l’appui des organisations de femmes et le renforcement des mouvements féministes, nous pouvons toutes et tous agir pour autonomiser les survivantes, réduire et prévenir la violence à l’égard des femmes et des filles et protéger les droits des femmes.


 Auteure: JENNY PRINSTON

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